jeudi 31 décembre 2009

Eloge de l'intuition



Un objectif d’appareil photo est un dispositif merveilleux. Mais en fonction de l’ouverture, de la focale, du temps de pose, la photo est réussie ou ratée, floue devant nette derrière, ou l’inverse ; elle est tout ce qu’on veut ou tout ce que l’on ne veut pas. L’œil, au contraire, est une boule molle de faible résolution, de faible sensibilité, les images formées sur la rétine sont floues et inversées. Mais, au soir, sur une plage sous la lune, nul objectif ne permettra de distinguer l’ombre de la barque qui rentre, la douceur de la vague dans l’ombre. C’est que l’œil n’est pas un objet cartésien. Il ne voit pas, il devine. Ou plutôt le cerveau, qui analyse les données, devine. Autre exemple, essayons de lire cela: » Ce ttxee vuos sbmele criuuex si vous eesaysz de le lire ltetre après lrtete. Par ctrone, en le lisant nnomalemert, il n’y a pas de dfiférence de lrcteue. Le crveeau et lœ’il ne lnsiet pas les ltrtees les unes apèrs les auetrs comme un odrenatiur le fraeit. Il se cnotente de lire la prièrmee et la drinerèe lttree, pius qleuques ltteres au mliieu, au hasard, et l’iuntition fiat le rtese.
De la même manière, nous avons été formatés plutôt que formés à prendre les choses dans l’ordre. Alors, nous imaginons qu’en procédant avec méthode, en prenant et en apprenant chaque élément d’un problème, nous allons pouvoir, par la compréhension de son fonctionnement, trouver la solution, toujours d’ailleurs curieusement supposée unique.
Mais notre cerveau ne fonctionne pas comme ça. Alors, pris dans une boucle infernale à chercher à contrôler sans succès les tenants et les aboutissants d’un problème économique, politique, social ou humain nous devenons schizophrènes. Notre intuition nous dit : « tel pourrait être une des solutions », « il se peut qu’il n’y ait pas de solution ». Mais notre coach cartésien nous dit « tu es un battant, considères les données du problème, tu vas trouver la solution » comme si dans notre cerveau l’équipe d’Apollo XIII œuvrait à nous faire rentrer sur Terre.
Pour l’essentiel des problèmes, nous n’aurons jamais assez de données pour pouvoir raisonner. Seuls, les quelques cas d’école, dépouillés de tout ce qui pourrait masquer la logique recherchée, pourront faire l’objet d’une démarche miraculeusement logique : pour faire marcher la mécanique, il ne faudra pas de frottements, pour que marche les théorèmes des fluides et des flots, il faudra une demi-page d’hypothèses que le navigateur humain saura pourtant, dans son voilier, résoudre sans ordinateur.
Le conflit intérieur, visant à faire taire l’intuition par la puissance de calcul, à promouvoir le contrôle au dépend du pilotage, est anxiogène : « Si tu ne trouves pas de solution logique c’est que tu es trop bête ! Avant d’agir il faut tout avoir compris ! « dit l’antique professeur, dit le nouveau coach.
Il est peut-être temps de mettre en avant cette fonction si utile du cerveau qui consiste, avec des données incomplètes, une expérience imparfaite et partiale, à trouver une direction d’un pire vers un mieux, temporaire et impermanent, réversible et souhaitable. L’intuition quoi !